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Tribune libre – Les chroniques du « raccord peinture » – partie 1

Carrossier dans le Puy-de-Dôme, Benjamin Labonne est également président de la FFC-Réparateurs Auvergne. Sa profession comme sa position le placent en interlocuteur privilégié des professionnels de l’expertise automobile, y compris sur le terrain de son propre atelier. Terrain où le raccord peinture est devenu un intense sujet de discorde. Le réparateur nous livre donc ses « chroniques du raccord », dont nous relayons ici la première −et passionnante− partie…

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Une info venue de nos lecteurs-correspondants!“Sujet de discorde, le raccord peinture est l’un des enjeux de la réparation-collision. A la croisée entre technique, évolution des pratiques professionnelles et lobbying des assureurs, entre obligation de résultat et obligation de moyen, telle est la problématique. Avant de présenter l’objet du délit (ou du délire, comme nous le verrons), présentons l’accusé et rien que l’accusé…

“Le site lesraccordspeinture.weebly.com étant extrêmement bien fait, plutôt que de paraphraser, j’en relaie une partie du contenu augmentée de mes compléments d’information…

Pourquoi doit-on réaliser des raccords noyés ?

“Pour minimiser au maximum les écarts de colorimétrie entre les éléments adjacents. Les raccords noyés sont des raccords à la base (dégradé de couleur) puis vernissage de l’élément entier.

“Les écarts de teinte proviennent de différents paramètres :

  • accessoires peints dans des usines différentes que les véhicules ;
  • utilisation de différentes couleurs de sous-couches entre le réparateur et le constructeur ;
  • 250 teintes de base pour les fabricants de peinture en usine contre environ 60 en réparation ;
  • les agressions chimiques, l’air salin, les UV ;
  • les véhicules déjà repeints ;
  • véhicule peint en usine par des machines, technique impossible à reproduire par un humain ;
  • pour les peintures à effet : placement des composants (métal ou nacre) dépendant du coup de main du peintre et donc impossible à reproduire.

“C’est pour toutes ces raisons qu’aujourd’hui, il est préconisé de réaliser des raccords noyés en réparation automobile. Certaines teintes sont tout simplement impossibles à travailler en bord à bord et ce, malgré les moyens techniques modernes : spectromètre, balances très précises, nuanciers performants…

Pourquoi réalise-t-on des raccords fondus ?

“Un raccord fondu est un raccord à la base ajouté d’un raccord chimique au vernis. Certaines situations nous obligent à réaliser des raccords fondus.

  • Pour réduire le coût de la réparation (petite réparation sur un élément volumineux) lorsqu’il y a présence d’éléments (arrêtes vives) le permettant ;
  • par contrainte liée au véhicule (marouflage impossible) : par exemple sur un brancard.

“Le grand écart des experts en automobile commence là… Alors que pour des raisons économiques, on nous oblige à faire des raccords sur les angles de pare-chocs, ces mêmes raccords n’existent plus pour des raisons de colorimétrie sur les éléments adjacents alors même qu’on est techniquement obligé de les faire…

Expert n° 1 : Raccord, vous avez dit raccord ?

“Premier cas concret en présence d’un premier expert venu dans ma carrosserie…

“Les temps (T1, T2 et temps peinture) ont été négociés de gré à gré comme il se doit pour l’élément endommagé : aile arrière gauche sur une Renault Mégane II gris métal. Nous entrons alors dans le vif du sujet : teinte justifiant un raccord sur la porte arrière. Refus obstiné de l’expert… Voulant obtenir ce que nous n’obtenons jamais de cet expert, un raccord d’élément adjacent, nous proposons un temps dérisoire : 0,5 h de peinture… Obstination de l’expert. Nous faisons alors remarquer que l’aile arrière gauche a déjà été repeinte (raccord visible dans l’entrée de porte). Donc, nous demandons que ceci soit notifié dans le rapport afin de nous dédouaner de notre obligation de résultat… En effet, si on ne nous donne pas les moyens (l’expert nous doit une obligation de moyen), il doit le notifier. Mais on ne change pas une personne obstinée comme cela… l’expert part…

“Le soir, celui-ci envoie un mail à l’expert conseil, notifiant que nous étions en désaccord et qu’il fallait surseoir aux travaux ! Nous n’étions pas en désaccord… c’est juste que l’expert ne voulait pas faire son travail et prendre ses responsabilités… Pourquoi ? Pour avoir un élément de réponse, il faudra attendre la fin de cette chronique… Pour information, au tarif agréé, les 0,5 h de peinture demandé représentait 35 €.

“Épilogue de cette histoire : ce rebondissement, plus ma responsabilité syndicale au sein de la FFC Auvergne, a eu raison de mon dernier agrément… Comme quoi, quand ils veulent, les experts ont une voix que les assureurs entendent… Moralité : même si les clients étaient contents de mon travail, que j’essaie d’effectuer dans les règles de l’art, un expert dont les compétences sont plus que douteuses a remporté la décision. Chacun se fera son opinion…

Expert n° 2 : Raccord d’accord ?

“Situation numéro 2, expert numéro 2 : aile avant droite sur une Peugeot 307 grise à changer, à peindre, peinture réparation de la porte avant droite au niveau du rétroviseur. Le rapport mentionne : porte à peindre. Pour un automobiliste cela signifie qu’on peint la porte entière… Or, comme c’est toujours le cas, le bord de porte (côté porte arrière) est endommagé, donc base sur tout l’élément et nécessité de raccorder sur la porte arrière… Attention, accrochez-vous ! Coup de fil à l’expert et bienvenue dans le train pour l’Absurdie…

“L’expert est d’accord avec moi (au moins il connaît la problématique de la colorimétrie des teintes métallisées…). Par contre, il ne veut pas prendre le raccord au motif que c’est la partie avant de la porte avant qui est endommagée… Soit. J’ai appris qu’il ne fallait pas contrarier un expert, donc je lui demande de notifier sur son rapport qu’il prend un raccord noyé sur la porte avant et pas une peinture de porte entière… Ce à quoi il me répond négativement… Je lui fais alors remarquer que c’est pourtant ce qu’il me demande !

“Intéressant : il n’assume pas ce qu’il me demande ! Est-ce là ce que l’on attend d’un expert ? Pour le client et pour le réparateur ? Sans obligation de moyen, il ne peut y avoir d’obligation de résultat… En discutant, je comprends qu’il ne veut pas avoir à justifier de son choix technique auprès du client… Effectivement mieux vaut laisser le réparateur dans l’embarras ou plutôt dans le choix cornélien entre :

  • un client pas content et de la rentabilité : raccord sur la porte avant ;
  • un client content et un beau cadeau à l’assurance sur le dos du carrossier : raccord sur la porte arrière offert…

“Le voyage en Absurdie étant sans escale, s’ensuit une discussion ubuesque :

  • les autres réparateurs ne demandent pas les raccords, en particulier mon collègue et concurrent du bout de la rue que je m’empresse d’aller voir… Je vous laisse imaginer sa réponse…
  • d’autres réparateurs offrent le raccord ! La sémantique est importante… moi, je dirais qu’ils subissent l’obligation de le faire !
  • Les derniers, enfin, vendent le raccord au client ! L’expert (ou l’assurance ?) voudrait que le carrossier se laisse prendre par le démon de la vente additionnelle ? Dans quel but ? Surtout si le sinistre est dû ! Un moyen pour l’assureur de se dérober ?

“Je reste dubitatif sur ce dernier point, mais arrive alors le clou du spectacle… On est enfin arrivé en Absurdie ! Il ne faudrait pas que le client tire bénéfice de la réparation ! Autrement dit : l’élément raccordé donne une valeur supplémentaire à la voiture ! Mieux vaut entendre cela que d’être sourd… C’est le même expert qui aurait toutes les misères du monde pour dévaluer la valeur de cette même voiture si elle devait passer épave le lendemain ! Certains doivent avoir mal aux adducteurs à force de pratiquer le grand écart…

Suite et fin dans notre prochaine newsletter atelier…

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3 Commentaires concernant “Tribune libre – Les chroniques du « raccord peinture » – partie 1”

  1. Très bien résumé… Mais je crois que dans certains cas auxquels j’ai eu droit, c’est juste un expert qui ne lâche rien et qui ne veut pas en démordre… A 50 ou 60 euros pour faire un raccord sur un élément adjacent, faut pas déconner: si c’était leur voiture perso, ils te donneraient le temps nécessaire pour le faire…

  2. Magnifique ! Félicitations pour le traitement par l’humour de ces situations pénibles et répétitives de la vie de l’atelier. Je suis persuadé qu’à forcer le trait, à le rendre caricatural, les fâcheux comprendront …
    j’attends la suite avec impatience…

  3. Bravo pour votre chronique très réaliste qui en fait n’est que la conséquence directe de la pression des assurances sur les sordides coûts sinistre.
    Les assureurs se cachent derrière l’expert qu’il manipule comme un Guignol tantôt pour justifier une position technique aberrante et toujours en leurs faveurs tantôt pour essayer d’amoindrir les VRADE pour jeter des voitures à la casse pour 100€ de plus (ce sont des pratiques courantes je vous assure) .
    L’expert d’assurance est devenu par sa faute et celle de nos chères syndicats qui ne sont plus hélas que l’antichambre de l’assurance des chiffreurs low cost en recherche permanente d’économie à faire sur le dos des réparateurs et des assurés.
    Tant que l’expert sera mandaté par l’assureur rien ne changera et des situations ubuesques comme celle-ci continuerons à se multiplier!!
    La seule solution serait de rendre le choix de l’expert au propriétaire et de couper ce lien commercial et toxique qui relie expert et assureur.
    Peut être que cela finira par arriver car après tout, c’est écrit dans les textes de lois!!!
    Continuez Mr Labonne à nous raconter les frasques peu glorieuses de ces experts; ça nous fait rigoler en nous empêchant de pleurer!!
    Un expert libre
    David

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