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Pièces captives: quand Carlos Ghosn « oublie » le monopole et qu’Arnaud Montebourg le redécouvre…


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Que vous soyez favorable ou pas au monopole des pièces de carrosserie en France, il faut voir ou revoir cette édition de "Spécial Investigation" de février dernier. Malgré son intitulé logiquement racoleur («Pièces automobiles, radars : tous pigeons !»), l’enquête s’est astreinte à un profond travail de synthèse du dossier complexe des pièces de carrosserie captives en France (cliquez sur l'image ci-dessus pour le voir ou revoir). Il serait bon que nos sénateurs, prochainement appelés à connaître ce dossier dans le cadre de l'actuelle discussion parlementaire sur la loi "Hamon", visionnent ou revisionnent cette enquête pour s'offrir une salutaire mise en perspective (voir «Loi sur la Consommation – Pourquoi la pièce captive a été "oubliée"…»).

En 35 minutes, le journaliste part ainsi traquer les pièces de carrosserie équivalentes, librement diffusées en Belgique et pourtant interdites ici ; il compare les prix mais aussi les qualités des pièces pour découvrir que, d’origine ou de qualité équivalente, elles viennent parfois (souvent ?) des mêmes chaînes de fabrication ; il remonte à 2007, quand le Parlement européen décidait de mettre fin au monopole dans toute l’Europe (voir « L'explosion programmée»)… pour finalement revenir dans cette France de 2012 où rien n’a pourtant changé. Il enchaîne les témoignages sérieux (Yves Riou, secrétaire général de la Feda, plusieurs distributeurs belges de pièces ou encore John Wormald, le célèbre consultant d'Autopolis). Séquence après séquence, il soulève les voiles qui obscurcissent la compréhension des tenants et aboutissants de ce monopole franco-français.

Il raconte même, avec force de détails, comment les constructeurs français, fin 2011, avaient finalement réussi à endiguer les velléités du Parlement français de libéraliser le marché des pièces de carrosserie (voir « Pièces de carrosserie "libérées" : les constructeurs ont écarté le danger»). Le reportage détaille le résultat de leur lobbying victorieux, teinté de promesses et de chantage aux emplois en s'arrêtant longuement sur Frédéric Lefebvre, alors secrétaire d’Etat à la Consommation. On le revoit, exhibant deux courriers à la tribune de l’Assemblée Nationale, l’un de Carlos Ghosn, l’autre de Philippe Varin, respectivement patrons de Renault-Nissan et de PSA (20ème minute). Leurs missives s'engageaient alors à modérer le prix des pièces et à investir sur les sites de pièces français, c'est-à-dire à préserver l’emploi national concerné.

Et c’est à partir de ce point précis de l'émission que l’on peut assister à deux rares moments de journalisme : les questions du reporter vont prendre à contrepied les stratégies de communication habituellement bien huilées et gripper les discours convenus…

Carlos Ghosn pris à contrepied
Carlos Ghosn, lors du Mondial 2012Le premier morceau de bravoure concerne Carlos Ghosn, le tout puissant président de Renault-Nissan (vers la 24ème minute du reportage). Tout à sa conférence de presse de lancement du Mondial de l’Automobile 2012, ni lui, ni son service de communication, ne voient le coup venir. Le journaliste l’attrape à la volée à la fin de son show de lancement et lui pose sa question sans préambule : «L’année dernière vous vous étiez engagé à sauvegarder l’emploi si le monopole sur les pièces de carrosserie visibles était conservé».

Dans ce temple de l'automobile-reine qu'est le Mondial de l'Automobile, la question sur le monopole est visiblement ressentie comme incongrue. Et malvenue. Piégé, Carlos Ghosn hésite, croise le regard inquiet de sa communicante qui, comprenant que le scénario dérape mais probablement gênée par la caméra qui tourne, tente sans y parvenir d’arrêter l’interview par un «non…» peu convaincant.  Probablement pour se donner du temps, Carlos Ghosn ânonne : «Quoi ? Si le monopole…?Non mais attendez : si je ne comprends pas la question, je ne peux pas y répondre…». Il tente de s’éloigner mais le journaliste enchaîne et endigue la fuite amorcée : «Est-ce que vous pouvez me confirmer que vos pièces sont majoritairement fabriquées en France ?». Même moment de latence : «…Si les pièces de carrosserie sont majoritairement…?», répète Carlos Ghosn qui a visiblement envie de mettre un terme à la situation. «Non, je ne peux pas vous le confirmer là, mais ça ne veux pas dire que c’est faux ! Il faut que je regarde ; là, vous me prenez de cours. En général, je ne réponds pas sur des pièces ; je réponds sur des voitures !», s'impatiente le président passablement agacé qui s'extirpe enfin du traquenard.

La voix "off" s'interroge : «Carlos Goshn semble ne pas comprendre nos questions. Bizarre… En 2011, les pièces détachées représentaient pourtant le tiers du bénéfice net de Renault». La saynète continue. Stéphane Guilbaud, directeur de la communication externe de Renault, "rattrape" le journaliste. Visiblement briefé sur le désagréable moment passé par son président, il tente alors de désamorcer l’effet désastreux du face à face. Il explique en substance que si Carlos Ghosn paraissait hésitant, c’est parce qu’il avait été pris par surprise. «Ce n’est pas que l’on refuse de répondre. On est ouverts sur tous les sujets. […] On n’a aucun problème pour vous parler du sujet. Aucun. Vraiment», martèle-t-il. Le journaliste saisit la balle au bond et demande alors une interview plus formelle du P-dg. Le directeur de communication se détend : «Passez en direct avec moi, je vous arrange ça», promet-il. Ce que le journaliste va tenter de faire par la suite. Sans réponse, constatera-t-il.

Arnaud Montebourg, à contre… emploi
Arnaud Montebourg, découvrant les étiquettes de pièces Renault aux origines low costLe journaliste poursuit son enquête. Fort d’avoir constaté que les pièces de carrosserie d’origine Renault et certaines pièces dites équivalentes proviennent des mêmes chaînes de fabrication de fournisseurs exotiques, il décide d’interpeller le ministre du Redressement productif. «Le gouvernement est-il au courant de cette situation ?» s’interroge-t-il en octobre 2012 toujours, lorsqu’il obtient une interview d'Arnaud Montebourg (27ème minute).

A une première question sur son éventuelle disposition à remettre en cause le monopole des pièces de carrosserie, Arnaud Montebourg oppose le bon "élément de langage" tout droit issu des arguments constructeurs : «Il faut choisir : soit on fait la politique du producteur et on lui permet de bien se rémunérer, soit on fait la politique du consommateur et dans ce cas là, on va chercher le low-cost dans le monde entier», proclame-t-il doctement. «Ma préférence, c’est le producteur. Si on veut encore avoir des emplois en France, des industriels qui gagnent leur vie, des producteurs qui produisent, il faut les rémunérer», conclut-il avec conviction. Mais imprudemment.

Car le journaliste sort alors des étiquettes de pièces de carrosserie d'origine Renault et les soumet au ministre : «On voit que ces pièces de carrosserie visibles, sous monopole, sont fabriquées pour majeure partie à Taiwan, en Corée, en Slovaquie, en Pologne, en Argentine et j’en passe. Qu’est-ce que vous, en tant que ministre, ça vous inspire ?». Le ministre comprend où le journaliste l’emmène mais il maintient son approche initiale : «Pour apprécier la patriotisme d’une entreprise, il faut l’apprécier dans sa globalité», tente-t-il. Mais le journaliste persiste : «J’entends bien ; vous dites qu’il faut consommer français, on le comprend très bien. Mais s’il s’avère que ces pièces estampillées "français" sont en vérité fabriquées par les usines low cost dont vous parliez tout à l’heure ?».

A cet instant, on découvre un Arnaud Montebourg sincèrement surpris, voire ébranlé par les documents du journaliste. La surprise passée, il concède : «C’est un problème, je vous le confirme. En tout cas, ces pièces [les documents du journaliste] vont être très utiles. Je vais les transmettre au constructeur et le questionner». Puis brutalement, l'ambiance se détend. Arnaud Montebourg replonge dans les documents, se passionnant pour ce qu'il y découvre : «Ils sont bien vos papiers, là… Je vais pouvoir questionner, c’est pas mal. Vous avez eu ça où ?». Il énumère le contenu des étiquettes des pièces d’origine : «Made in Poland, Brazil, Korea, Romania, Turkey… "Genuine" [NDLR: « pièce d’origine » en anglais]… C’est dingue, dingue, dingue… On va enquêter. Merci Monsieur !».

Presque 1 an après et à en juger par le peu de cas fait de cette question du monopole dans le cadre de la loi Hamon, l’enquête du ministre n’a probablement pas plus abouti auprès des constructeurs que la demande d'interview du journaliste. Mais on ne désespère pas, au moins du côté politique : nous venons de solliciter une interview du ministre pour savoir où en sont ses investigations. Comme d'habitude, on vous tient au courant…

Note de l'article
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1 Commentaire concernant “Pièces captives: quand Carlos Ghosn « oublie » le monopole et qu’Arnaud Montebourg le redécouvre…”

  1. Excellent cette belle fuite en avant de carlos ghosn!
    En transposant, si l’environnement le permettait bien sur, on aurait le me réponse, par des questions, des directeurs sinistres des sociétés d’assurances, si on leur posait la question: « Recevez-vous des marges arrières de la part des distributeurs de pièces de carrosseries ou de peinture, voire d’intermédiaires de réparations, les fameux « repair managers » ( Nobilas, Capsauto, Five Stars, Astrée, Autodistribution, Elexia, Karéo, Acoat Selected..)?? »

    Hein, quoi, qui? Pourquoi ? Je n’entends pas bien… Vous marchez trop vite…

    Pffffff si les gars de la communication avait réellement fait leur boulot, on ne me poserait ce genre de question…

    Des chimistes vendant de la peinture en France qui créditeraient des comptes de l’autre côté des Alpes à des patrons d’assurances français, ça se saurait!!!!!! Y’a pas de Cahuzac de l’assurance chez nous Môôôôôôôssieur!!!!

    L’enregistrement s’arrête, le caméraman vient d’avoir malaise, surmenage très certainement…

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