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Contrefaçon contrefaite (suite): comment ça marche?

Comment une contrefaçon de pièces auto inexistante en France peut-elle se transformer, en quelques jours, en un risque majeur qui semble mettre en danger l’ensemble des automobilistes et des emplois français? Voilà comment ça marche…

Il n’y a pas vraiment eu de mensonge; juste des omissions (voir «Contrefaçon: des chiffres français… contrefaits!»). 99,9% des protagonistes cités (les membres de l’INHESJ, les douanes, les journalistes…) sont indiscutablement de bonne foi. En outre, les chiffres annoncés sont vrais: ils ont juste été sortis de leur contexte en passant au tamis de la bonne vieille technique du «c’est-vrai-puisque-c’est-écrit-dans-le-journal».

Ajoutez enfin que les journalistes qui ont traité ce sujet ont fait leur boulot mais ne peuvent hélas être spécialistes en tout, et le résultat tombe, aussi étonnant qu’inévitable: dans un pays où la contrefaçon auto est inexistante ou presque depuis trois ans, il a suffit de quelques jours pour que tout le monde se mette brutalement à la considérer comme un danger omniprésent et omnipotent…

Alors, la théorie du complot s’applique-t-elle ici? Pas au sens paranoïaque du terme, mais au moins y a-t-il eu accompagnement opportuniste du dossier par les constructeurs automobile (voir «A qui profite le « grime »?»). Ils n’ont eu qu’à pousser, ici ou là…

Mieux qu’un long discours, voilà deux exemples de ce mécanisme d’intoxication. Toute campagne réussie commence par la mobilisation impérative des leaders d’opinion. C’était chose faite rapidement, à en croire ce titre accrocheur du Figaro du 28 juin 2011: «La contrefaçon automobile a explosé». L’article proclame en ouverture qu’elle «a été multipliée par 66 entre 2008 et 2009. Elle devance celles du tabac, des médicaments et des jouets». Et de reprendre les chiffres mis en avant par l’INHESJ: «de 560 490 en 2008, le nombre de pièces automobiles contrefaites saisies par les autorités des pays de l’Organisation mondiale des douanes (OMD) est passé à 37,6 millions en 2009».

A ce point de l’article, seuls les spécialistes, très au fait des dessous du dossier, peuvent encore comprendre que ces statistiques sont extra-européennes et qu’elles ne concernent pas la France. Rares sont ceux qui savent, ont su ou se souviennent encore que, justement, il n’y a eu aucune saisie française de pièces automobile contrefaites en 2008 et 2009…

On déterre les faux cadavres…
Quelques lignes après, tout se mélange définitivement: la France vient d’entrer en scène. Car quelqu’un est venu fort à propos susurrer une vieille histoire à l’oreille du journaliste qui conclut son article ainsi: «Des plaquettes de freins constituées de sciure et fabriquées dans un pays de l’Est avaient défrayé la chronique il y a quelques années. L’affaire avait permis de prendre conscience, au-delà de l’atteinte aux marques, du danger réel que fait peser la contrefaçon automobile sur le consommateur». L’article enfonce alors le clou: «Dans le registre des produits potentiellement dangereux, la contrefaçon automobile se classe désormais numéro un, et de loin».

Le problème, c’est que l’histoire est fausse. Nous avions suivi cette «affaire», à l’époque où notre journal s’appelait encore «Le Distributeur Automobile»: en août 1997, les douanes avaient saisi des plaquettes de frein dites «de contrefaçon» chez un importateur de la région parisienne. «On» avait alors informé «le Parisien» de cette saisie dont le scoop était instantanément relayé par une foultitude de journaux grand public. «On» avait pu ainsi stigmatiser l’inacceptable risque que faisait courir ce type d’importations illicites à l’automobiliste français.

Un mois plus tard, tests de l’Utac à l’appui, les plaquettes saisies s’étaient révélées parfaitement aux normes. Elles étaient certes «fabriquées à l’Est», mais par un fournisseur des constructeurs qui n’utilisait ni sciure, ni poudre de perlimpinpin. Les douanes faisaient alors, beaucoup plus discrètement, machine arrière pour finalement blanchir l’importateur. La presse était infiniment moins prompte à raconter cet épilogue. Le mal était durablement fait. La preuve…

Des preuves « écrasantes »…
aout_2011_midi libreMais revenons à cette campagne estivale: le 12 juillet dernier, le Midi Libre change de décor et renforce la thèse du « danger français » dans son article intitulé «Un rouleau compresseur pour écraser la contrefaçon». Il y relate, photo à l’appui, cette action spectaculaire et médiatisée de la veille, réalisée en marge de l’exposition «Contrefaçon sans façon» qui a pris ses quartiers à Laguiole, dans le musée local du célèbre couteau. D’où viennent ces pièces contrefaites écrasées devant les photographes? De quand datent les saisies des douanes qui les ont fournies? Mystère.

Qu’importe. L’opération donne prétexte à illustrer les mêmes arguments mélangeant contrefaçon mondiale et marché français: «Symbole « du fléau de la contrefaçon« , les pièces détachées automobiles représentent un manque à gagner colossal pour les entreprises françaises», assène péremptoirement l’article du Midi Libre, qui donne alors la parole à un chargé de mission d’un constructeur français. Lequel, présent à Laguiole, récite avec gourmandise et conviction le même discours parfaitement rodé: «entre 2008 et 2009, le nombre de ces pièces contrefaites saisies a été multiplié par soixante-six».

Cette fois, aucune référence, si subtile soit-elle, n’est faite à l’origine de ce coefficient multiplicateur. Le lecteur du Midi Libre ne peut qu’en tirer une anxiogène conclusion: la France est purement et simplement gangrénée par la contrefaçon automobile…

Qui lira entre les lignes?
Une fois la tendance générale ainsi tracée par les « grands médias », le reste a suivi. Parallèlement, les trois éléments médiatiques clés (une contrefaçon automobile multipliée par 66, des plaquettes contrefaites, une sécurité en danger) ont fait école en quelques jours dans toute la presse française: il suffit de cliquer ici pour se convaincre du nombre d’articles concordants qui reprennent ces thèmes depuis juillet. Il viennent ainsi consolider la pseudo-vérité d’un exponentiel risque français de contrefaçon auto.

Il ne restera plus qu’à compiler ces multiples articles dans une volumineuse revue de presse qu’on soumettra aux enquêteurs de l’Autorité de la Concurrence, à nos députés et sénateurs. Peut-être refroidira-t-elle leur éventuelle ardeur à mettre fin au monopole des pièces de carrosserie (voir «Contrefaçon contrefaite (suite): A qui profite le «grime»?). A moins que tout ce petit monde prenne le temps, plus que jamais, de lire entre les lignes…

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